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Je vous sourirai avec les yeux.

A l’heure où l’on s’inquiète – et à juste titre – des personnes fragiles, du moral des soignants, des conséquences économiques, des possibilités de télétravailler, une question m’est dernièrement apparue : qui s’inquiète des enfants? Qui s’inquiète de savoir comment ils vivent le fait d’être épisodiquement privés de leur famille, d’école, de liberté? L’enfance ne devrait être rien d’autre que la liberté et l’innocence. La liberté d’être inconséquents, de ne pas s’inquiéter du lendemain, de mettre ses mains sales dans sa bouche, d’échanger ses goûter à la récré, de jouer, s’amuser, et recommencer. Qui s’inquiète de leur droit à l’apprentissage? De leur disponibilité pour pareille aventure?

A bien y réfléchir, la seule réponse que j’ai trouvée est : certainement pas notre ministre. Lui s’inquiète de protocoles, de mise au pas, d’enjeux démagos, de questions politiques… Mais à quand remonte la dernière fois qu’on l’a entendu parler du bien être des élèves?

J’ai commencé cette période il y a 2 jours, en devant expliquer à mes élèves – des enfants de 7 et 8 ans donc – qu’un homme s’était fait décapité, qu’on allait bien prendre le temps d’y penser, seul avec ses émotions. Ah oui, et qu’il ne fallait plus rien toucher, ni les gens ni les choses, ne pas s’approcher, sous peine de … Mais sous peine de quoi au fait? On ne sait pas trop, mais là encore, on ne s’inquiète pas des raccourcis qui pourraient être pris dans leur esprit… On m’a bien demandé d’expliquer les gestes de barrière, la laïcité, la liberté d’expression. Poue ça, aucun souci j’ai même reçu des « pistes » pour formater mes petits robots, pour s’assurer qu’ils apprennent et retiennent. Qu’ils soient de bons petits soldats de la République, des as du protocole.
Non pas que je ne pense pas utile de traiter ces questions -au contraire!- mais elles passent, il me semble, à côté de l’essentiel. Personne à aucun moment, ne m’a demandé de recevoir leurs émotions, de les faire verbaliser, personne ne m’a dit comment les accueillir ou les gérer.

On part sans doute du principe que les enfants savent faire. Qu’ils savent mettre un masque 2 mois et oublier l’instant d’après, qu’ils peuvent être privés de leurs proches et pallier à coups de dessins animés, qu’ils connaissent les secrets de l’insouciance et de la légèreté. C’est en partie vrai. Mais qui s’inquiète de ce qui se joue dans leurs têtes quand ils se retrouvent seuls? En tant qu’enseignant, cela devrait la priorité fixée par notre hiérarchie. Parce qu’aucun enfant qui gamberge, qui va mal, aucun enfant préoccupé ne pourra jamais apprendre correctement. Apprendre demande de s’investir, demande de la place mentale et de la disponibilité.

Alors à ces grands oubliés sanitaires, je voudrais leur dire qu’une fois de plus notre dette envers eux s’est alourdie. Que je ferai de mon mieux pour faire vivre un semblant de normalité, pour les observer, les écouter, les rassurer. Que ce devrait être notre devoir d’adulte de toujours, toujours penser à eux. Je voudrais leur dire je suis soulagée que les écoles restent ouvertes, soulagée et épatée de les voir si bien résister à tous les obstacles sur leur chemin, et que quoi qu’il arrive, même si la situation se corse, même si la pression augmente je continuerai chaque matin à les accueillir avec le sourire.


Même si nos visages sont entravés et même si vos enfances sont spoliées, je vous sourirai avec les yeux.
Quand ma voix, usée de devoir dépasser la barrière dressée sur son passage, ne sera plus ou sera cassée, je vous sourirai avec les yeux.
Quand ils mentiront, sans vergogne, pour dire à tous que tout va bien, niant tout ce qu’ils vous font endurer, je vous sourirai avec les yeux.
Quand je serai fatiguée de pallier sans relâche aux vides laissés par le 1er confinement, las de différencier, adapter, anticiper, je vous sourirai avec les yeux.
Inlassablement et sans relâche, parce que ces temps troublés vous ont déjà trop pris, inlassablement je vous sourirai.

Et même si la moitié de mon visage ne peut pas communiquer je sais que quoi qu’il arrive, mes yeux vous diront merci d’être notre normalité dans cette océan d’inconnu, merci pour la résilience et l’adaptabilité.

Si l’intelligence est la faculté d’adaptation, vous mes élèves, nos enfants, vous êtes la lumière qui manque à notre monde d’adulte.

1 réflexion au sujet de “Je vous sourirai avec les yeux.”

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